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Chers Amis, 

Les films aux budgets pharaoniques sont si nombreux sur le marché qu’on a de la peine à imaginer qu’on puisse faire autrement que de dépenser des millions pour raconter une histoire. La dernière oeuvre de Téchiné, “Loin” nous rappelle que même avec une simple caméra vidéo numérique on peut faire un chef-d’oeuvre.

Tanger, la ville marocaine de tous les fantasmes liés aux films d’espionnage, est une plaque tournante qui voit s’épanouir tous les commerces, y compris celui des passeurs de clandestins, clandestins attirés par l’Europe. Là, nous trouvons trois personnages avec lesquels nous passons trois jours. Trois jours, au cours desquels ils devront répondre à des questions cruciales pour leur avenir.

 

Il y a le Français, Serge, tout d’abord. Transporteur routier pour des marchandises qui transitent entre la France et le Maroc, il  est prêt à quitter la voie de la légalité pour avoir une vie meilleure. Par ailleurs, il ne sait trop la place qu’occupe dans son coeur Sarah, sa petite amie à la peau mate.

Celle-ci dirige la petite pension que lui a léguée sa mère et dans laquelle elle abrite des nigériens. Elle hésite entre une vie en France pour l’amour incertain que lui porte Serge et un futur hasardeux au Canada.

 

Enfin, il y a Saïd, l’employé de Sarah. Marocain, fils de paysan, pauvre, le jeune homme rêve de s’expatrier en Europe pour devenir comme son ami Serge. Il compte beaucoup sur ce dernier pour l’aider. Mais Serge est-il fiable ? Saïd évite cette question et se contente d’économiser sous par sous ses salaires.

Ces personnages n’ont qu’une envie, s’en aller le plus loin possible de leur quotidien. Mais pour un hypothétique avenir doré, sont-ils prêts à tous les sacrifices, sans regret ? Le fait de quitter le monde grouillant et hostile de cette Tanger surpeuplée est-il leur seul salut ? Ils n’auront pas trop de ces trois jours pour faire leur choix.

Privilégiant la fluidité de la narration, André Téchiné n’hésite pas à rendre sa caméra très mobile. Tout lui est bon pour exprimer les sentiments de ses personnages. Il trouve le moyen d’aller au-delà des mots en laissant la caméra (apparemment) libre de s’attarder sur un paysage, un animal, une machine, un bateau, un vélo accidenté et d’autres détails dont le sens symbolique souligne l’action.

 

Stéphane Rideau joue parfaitement le rôle de Serge, l’homme dur, silencieux, qui intériorise tout et qui ne laisse rien échapper, un homme qui reste une énigme pour lui-même. A l’opposé, Lubna Azabal campe une Sarah chaleureuse, lumineuse et bonne et dont aucun sentiment ne nous est étranger. Quant à Saïd, le jeune homme nerveux, obnubilé par l’Europe et prêt à tout pour y parvenir, il est admirablement joué par Mohamed Hamaïdi.

Le casting nous réserve une autre excellente surprise : il nous permet de découvrir pour la première fois au cinéma, les talents de comédienne de Yasmina Réza, l’auteur de la célèbre pièce de théâtre “Art”  (cf. plus bas).

Enfin, la musique de Juliette Garrigues mêlant les genres nous conforte dans l’impression cosmopolite que nous avons de Tanger. A ce titre et parce qu’elle est belle cette bande son mérite d’être louée.

A voir. C’est un bijou fait de nuances et de sensibilité.

Amitiés. 

J.-M. de Wolff

P.S. : Argument de “Art” de Yasmina Réza : trois amis se retrouvent devant le tableau blanc avec une ligne blanche que l’un d’eux vient d’acheter. Pour lui, c’est un chef-d’oeuvre. Pour le second, c’est une horreur. Le troisième, lui s’en fiche. Il ne désire qu’une chose : garder ses deux amis et il va s’y employer. Cette pièce est une merveille d’une tendre drôlerie.

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