|

|
Cinéma : DECALAGE HORAIRE
Souvent considérée comme un genre mineur par les
intellectuels, la romance n’a pourtant rien de trivial et
nécessite beaucoup de savoir faire. En effet, à peine l’intrigue
a-t-elle débuté que nous en connaissons la conclusion, la seule
inconnue étant l’itinéraire à parcourir pour l’atteindre.
Or, ce chemin est une voie étroite bordée de précipices et
seuls les grands auteurs parviennent à tirer leur épingle du
jeu. Danièle Thompson, avec “Décalage horaire”, est de
ceux-là.
L’histoire est simple : un homme et une femme vont se
rencontrer. Ils n’ont rien de commun ou plutôt ils ont tout ce
qui les rends incompatibles. Et pourtant, ils vont s’aimer. La
chose est impossible, nous le savons, mais nous avons envie de
croire au miracle.
En général, les romances ont pour moteur un coup de foudre,
ou, à défaut, un désir sexuel violent. Danièle Thompson, pour
corser la difficulté, a décidé d’une motivation beaucoup plus
subtile : l’attraction de deux êtres l’un pour l’autre. Et
comme tout les sépare, ils vont devoir commencer par s’apprivoiser.
Félix a fait fortune dans les surgelés. Il aime une femme qui
ne l’aime pas et s’apprête à la rejoindre à Munich. Rose,
esthéticienne, est mariée quant à elle à un homme violent.
Elle a décidé de le quitter et d’aller travailler au Mexique.
Félix et Rose doivent donc prendre l’avion à Roissy.
Malheureusement pour eux, c’est un jour de grève des
aiguilleurs du ciel. C’est là qu’un événement qui rend un
discret hommage à “Pane et Tulipani” va donner le coup d’envoi
à une comédie romantique aux ressorts les plus astucieux : Rose
laisse tomber son téléphone mobile dans la cuvette des
toilettes...
Les acteurs ont été remarquablement bien choisis. Le fait de
les faire jouer à contre-emploi apporte une note de fraîcheur
désopilante à l’histoire. Juliette Binoche a quitté ses
rôles graves pour celui d’une femme excentrique, légère,
toujours prête à rire ou à pleurer, bavarde et gaffeuse. L’actrice
se trouve ainsi être une Rose délicieuse de candeur. Quant à
Jean Reno, le “baroudeur à qui on ne la fait pas” a laissé
sa place à un hypocondriaque, surmené, dépressif et maladroit.
Exaspéré par tout, il va se révéler d’une charmante
fragilité.
Ce film porte en lui les stigmates de la féminité de l’auteur
: les scènes comiques ne dérapent jamais du côté de la farce,
mais gardent toujours une réserve pudique, respectueuse des
sensibilités.
La structure de la narration, jamais analytique, légèrement
désordonnée, mais toujours pertinente trahit elle aussi la
féminité touchante et intelligente de la réalisatrice. Celle-ci
a des choses à dire et, sans avoir l’air d’y toucher elle le
fait à propos de sujets sérieux comme celui de la violence dans
le couple, celui des enfants, de la vieillesse ou encore de la
liberté.

Danièle Thompson, non contente de pimenter son scénario de
trouvailles qui font rebondir l’action, réussit, avec une
élégance de ballerine en équilibre sur un fil de fer, à faire
un pied de nez au cinéma américain. Voyez plutôt. Au début de
leur rencontre, Félix avoue à Rose qu’il déteste les petits
déjeuners. Hollywood n’aurait pas résisté, à nous montrer,
à la fin du film, les amoureux se retrouvant devant un breakfast
abondant, preuve qu’ils sont enfin à l’unisson. Avec une
malice toute européenne, Danièle Thompson fait échouer ce qui
aurait été une conclusion convenue au profit de...
Merci Madame Thompson !
retour au sommaire
|