Une histoire de ses grandes orgues Après cinq
années de silence, le très bel instrument de Samson Scherrer a retrouvé sa voix depuis
septembre 1995. Un ouvrage monumental superbement réalisé par la manufacture d'orgue Th.
Kuhn de Maennedorf.
Septante-cinq jeux répartis sur cinq claviers et pédalier, soient 5'346
tuyaux dont 34 chanoines (tuyaux muets) sur les façades latérales, traction entièrement
mécanique, tirage des jeux électrique et combinateur électronique; mémorisation et
archivage des registrations illimités, voilà en quelques mots résumé un instrument qui
fera certainement date dans l'histoire de la facture d'orgue contemporaine.
Histoire | Les travaux de Kuhn | Un mécanisme à remplacer |
Les organistes | Renouveau musical | Des musiciens de passage
par Didier Coenca
En effet, la manufacture d'orgue Th. Kuhn s'est trouvée confrontée à un véritable
défi face à la volonté de maintenir cet instrument de caractère symphonique tout en
lui restituant une traction comme à l'origine. Au-delà d'une cinquantaine de jeux, ce
type de système de notes offre un toucher particulièrement dur pour l'exécutant, et lui
seul, à l'encontre des tractions de type électrique ou pneumatique - permet une
articulation précise et vivante. Les travaux de l'anglais Charles-Spackmann Barker, puis
ceux d'Aristide Cavaillé-Coll en la matière n'ont que partiellement pallié à cet
inconvénient. On connaît la légendaire lourdeur des mécaniques de
Saint-François-de-Sales à Lyon ou de Saint-Sulpice à Paris.
Depuis une dizaine d'années,
la maison Kuhn s'est activement penchée sur ce problème et a réalisé une assistance à
la traction des notes tout à fait originale. Chaque clavier possède une double
mécanique. La première attaque directement les sommiers sur lesquels reposent les
tuyaux, la seconde est reliée à cet élément d'assistance qui fait tout le travail de
traction pour accoupler les claviers. Le résultat est que quel que soit le nombre de
claviers engagés entre eux, la force nécessaire à l'enfoncement de la note est
pratiquement la même. Cette machine est par ailleurs, sous un faible volume, d'une grande
précision et absolument silencieuse.
Histoire
L'église Saint-François est érigée en 1272, pour les Frères mineurs de la province
de Bourgogne, incendiée en 1368, restaurée dès 1387 par les comtes de Savoie, pillée
en juin 1476 au lendemain de la bataille de Morat, abandonnée par les franciscains en
1536 avec la Réforme. A l'époque bernoise, l'église subit un certain nombre de
modifications. Elle reçoit après la démolition du jubé et des autels, une nouvelle
disposition en large, qui s'est conservée jusqu'à maintenant, face à la chaire du XVe
siècle. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on place, en raison de
l'augmentation de la population, des galeries (aujourd'hui supprimées) autour de la nef
et, en 1776, on installe une nouvelle tribune occidentale pour recevoir l'orgue.
Les stalles du XIVe siècle sont, avec celles du monastère des
Cisterciennes de la Maigrauge près de Fribourg, les plus anciennes de Suisse.
De toutes les chaires occupées par les orateurs des ordres mendiants en Suisse, la
chaire de Saint-François est la seule qui soit encore intacte et à sa place primitive.
C'est de cette chaire que, pour la première fois à Lausanne, au début de 1536, la
"Réforme" fut prêchée par Pierre Viret.
On ignore tout d'un premier instrument qui aurait pu exister du temps où l'église
appartenait encore aux Franciscains et il n'est pas fait mention de démolition après la
Réforme. Au XVIIIe siècle, la Cathédrale en possédait un neuf depuis 1733, alors que
Saint-François en était encore dépourvu. C'est seulement le 22 mai 1776 que le Conseil
de Lausanne approuve une convention passée avec Samson Scherrer, facteur d'orgue
originaire du Toggenburg, auquel on s'était déjà adressé pour la Cathédrale.
Originaire de Alt Sankt-Johann, Scherrer naît à Saint-Gall en 1696. Fils d'une
famille où l'art de la facture d'orgue se transmet de génération en génération, le
jeune Samson apprend le métier dans l'atelier paternel. Scherrer quitte sa ville natale
et se fixe tout d'abord à Berne. A l'âge de 30 ans, il se sent appelé par la terre
romande, quasi vierge de tout orgue, banni des églises à la Réforme. Lausanne
l'accueille pour deux ans (orgue de la Cathédrale) et, en 1733, naît son premier fils
Jean-Jacques, le futur organiste de la Cathédrale Saint-Pierre à Genève. Peu après
cette date, Scherrer s'établit à Genève d'où il fera d'ailleurs des déplacements et
des séjours en France. Il lui faudra plusieurs travaux à l'étranger pour que la Suisse
romande fasse enfin appel à ses services. C'est ainsi qu'il entretient les orgues de
Bourg et de Saint-Claude. L'orgue de la cathédrale de Valence, un grand seize pieds de
quatre claviers et 43 jeux payé 16'000 livres, celui de la cathédrale d'Embrun et le 40
jeux de Saint-Pierre-en-Dauphiné semblent être les ouvrages les plus importants de sa
carrière. Dès 1756, il construit le grand orgue de la cathédrale Saint-Pierre à
Genève. En 1757, c'est le tour de la communauté allemande de cette même ville. Puis
c'est Saint-Martin à Vevey (1776), Saint-François à Lausanne (1777), Morges (1778),
Sainte-Claire à Vevey, Orbe (1779) et Nyon (1780), chantier entrepris à l'âge de 84 ans
et dont il ne verra malheureusement pas la fin.
Les travaux de Saint-François commencent le 10 juillet 1776 et se terminent le 17 juin
1777. Le grand et le petit buffets d'orgue ainsi que les tuyaux visibles dans les deux
parties principales sont les témoins de cette époque. De style Louis XVI, c'est un
exemple grandiose, unique en Suisse romande, du soin que l'on accorde alors à l'aspect
décoratif de l'instrument. Les ornements sont travaillés par François Gessner,
sculpteur, et Jean-Samuel Bolomey, doreur. On sait que cet orgue comportait 22 jeux et
deux claviers; mais la composition d'origine a été perdue.
Une autre époque
La construction devait être de très bonne qualité puisque seules deux petites
réparations sont effectuées en 1781 et, en 1814, par le facteur Garnier. Le devis de
réparation présenté en 1827 par les frères Walpen, de Sierre n'est pas exécuté. En
1846, Joseph Mooser conseille de changer les soufflets, mais la municipalité décide
d'attendre. En 1861, le facteur Herbuté, de Genève, présente un devis de 10'000 francs
pour remise en état. La somme est trop élevée pour un relevage et l'on décide de
construire un nouvel instrument.
L'organiste titulaire Charles Blanchet va en donner l'impulsion. L'offre de Louis
Kyburz, de Soleure, n'est pas retenue. Le romantisme porte le coup de grâce à l'orgue de
Scherrer. Blanchet souhaite un orgue plus riche, plus puissant et surtout plus expressif.
Il propose une reconstruction utilisant une partie du matériel ancien, avec augmentation
du nombre de jeux et adjonction d'un troisième clavier. Une convention est signée le 22
août 1864 entre la Municipalité de Lausanne et Eberhard-Frédéric Walcker, de
Ludwisburg (Wurtemberg). Il est tout d'abord question de conserver l'orgue de 1776 tout en
l'augmentant d'un certain nombre de jeux totalisant 1200 tuyaux neufs. Le coût total des
travaux s'élève à 19'785,80 francs, sans l'agrandissement du grand buffet par
adjonction des deux buffets latéraux. Au démontage, en 1866, l'instrument se révèle en
beaucoup plus mauvais état qu'escompté. Il est décidé d'en construire un nouveau sur
le même plan que l'ancien, mais avec les perfectionnements de l'époque. Charles Blanchet
qui assiste au démontage est consterné de voir le haut degré d'oxydation de la
tuyauterie en métal. Nombre de jeux qui devaient être conservés partent à la fonte
pour une valeur globale de quelques 170 francs! Quatre jeux dont le Cornet et la Mixture
du Grand-Orgue sont tout de même conservés. Le Positif est vidé de sa tuyauterie et le
plan sonore reporté à l'intérieur du grand buffet. Seuls les vingt-huit premiers tuyaux
de la Montre 8' sont repris et modifiés par Walcker. Repoussé d'un ton et demi, le do de
Scherrer devient le ré du Principal 8 de Walcker avec une hauteur sonore du la passant de
415 Hz à 435 Hz, et un tempérament égal et non plus mésotonique ou proche du
mésotonique.
Prévu sur deux claviers et pédale, l'instrument compte 36 jeux. Le second clavier
comporte la particularité de posséder un jeu de Basson-Hautbois à anche libre, enfermé
dans une boîte expressive. De facture pourtant soignée, ce jeu au timbre plus proche du
bêlement de chèvre que du hautbois d'orchestre n'en provoquera pas moins l'hilarité des
auditeurs jusqu'à sa destruction en 1955. Quelques tuyaux furent sauvés et sont
déposés aujourd'hui au Musée suisse de l'orgue, à Roche.
Walcker subit des pressions pour installer - à contrecoeur - un troisième clavier
qui, comble du ridicule, ne comportera qu'un seul jeu d'harmonium, la Physarmonica!
L'orgue est reçu le 7 mai 1867 par MM. Jacques Vogt, de la cathédrale de Fribourg, et
Antoine Haering, de la cathédrale de Genève. Il est inauguré le 7 au soir par les
organistes Vogt, Haering et Blanchet, le choeur de Sainte-Cécile et deux solistes, avec
des oeuvres de Verdi, Berlioz, Hesse, Vogt, Mendelssohn, Lemmens....
La présence de ce troisième clavier illusoire incite Charles Blanchet à concevoir un
nouveau plan. Le 20 mai 1880, la Municipalité passe une convention avec son organiste et
l'autorise à garnir le troisième clavier de 13 jeux neufs, ceci entièrement à sa
charge, soit 1'200 francs. En échange, Blanchet obtient le droit de donner des concerts
pour rentrer dans ses frais... Le récital d'orgue était-il plus lucratif à l'époque
qu'aujourd'hui?
Le nouvel instrument de 49 jeux est inauguré le 1er novembre 1880. Le rapport de
gestion de la Municipalité pour cette année-là nous apprend entre autres que Charles
Blanchet a pris également à son compte la restauration du buffet de l'orgue!
Le 31 mars 1897, Blanchet démissionne et Alexandre Denéréaz est nommé le 1er avril.
En 1902, démontage et relevage de l'orgue par Walcker. En 1906, la soufflerie est
électrifiée, et c'est dès cette date que les travaux sont confiés à la maison Kuhn de
Maennedorf à laquelle nous sommes encore liés aujourd'hui. A cette même occasion,
Denéréaz, fait refaire des jeux du pédalier. En 1920, nouvelle révision et suppression
de deux jeux de Scherrer, la Mixture du Grand-Orgue et le Cornet du second clavier, vu
leur très mauvais état. Ces derniers travaux valent à un conseiller communal de
déclarer: "Il y a vingt ans, les conseillers communaux Cuénoud et Panchaud avait
demandé le déplacement de l'église de Saint-François. Si le Conseil avait suivi cette
idée, nous n'aurions pas besoin de voter des crédits pour l'orgue et de faire ainsi du
luxe!".
Les travaux de Kuhn
En 1936, force est de constater que le chauffage, mal conçu, a fortement endommagé
l'instrument. Alors ont lieu les grands travaux de Kuhn. Le nombre de jeux est porté à
56 et, malheureusement, la transmission de la note au tuyau devient électro-pneumatique.
Le matériel de Walcker est revu ou conservé, le style de l'instrument restant à peu
près le même, c'est-à-dire romantique. Les combinaisons de jeux se font sur trois
séries de registres. La tessiture des claviers est portée à 61 notes, le pédalier à
32 notes.
Il faut attendre 1949 pour que s'amorce une orientation stylistique nouvelle vers une
tendance plus classique. L'instrument est complètement démonté et révisé, et tous les
jeux réharmonisés. La composition est complétée par des éléments qui faisaient
cruellement défaut.
En 1955, Georges Cramer fait ajouter un quatrième clavier de 11 jeux entièrement
"baroques", sous le nom de Ripieno, placé sur la hauteur. Il avait alors été
fortement question de reconstituer le Positif séparé muet depuis 1865, mais la présence
de la monumentale tribune en eut empêché l'épanouissement sonore. Sans posséder son
clavier propre, ce Ripieno peut parler sur n'importe lequel des trois claviers existants
et à la pédale, par accouplement. Solution qui s'avéra relativement peu pratique, mais
abaissa fortement les coûts de construction. Trois jeux de pédale sont également
ajoutés.
En 1967, après des travaux de restauration de l'intérieur de l'église, Georges
Cramer profite du relevage de l'instrument pour apporter de nouvelles modifications.
En 1975, dans l'optique du bicentenaire de l'orgue, Jean-François Vaucher, nouveau
titulaire, propose à la Municipalité la restitution de la Grande Mixture du premier
clavier et du Grand Cornet posté, supprimés en 1920.
Un mécanisme à remplacer
A la veille des grands travaux de restauration de l'église Saint-François, début
1990, la transmission électrique est à bout de souffle. L'importance du chantier de
l'église est telle que le démontage complet de l'orgue est inévitable. La question de
l'orientation à donner à la restauration se pose alors: reconstituer l'orgue du XVIIIe,
siècle - ainsi qu'il en est fait mention dans le rapport de la Commission chargée de
l'examen du préavis concernant la restauration de l'église du 15 mars 1989 - ou
conserver tout ce qui peut l'être, tant parmi les éléments anciens (tuyaux de façade
du Grand-Orgue et du Positif) que dans le matériel romantique de Walcker, voire encore
des jeux plus récents. Ce dernier concept relève en fait de quinze années de réflexion
entre Jean-François Vaucher, l'actuel titulaire, et la manufacture d'orgue Kuhn. En
accord avec la Municipalité - propriétaire de l'instrument - et l'expert fédéral, M.
Rudolph Bruhin, qui proposera encore l'adjonction de deux jeux de style allemand - Sordon
16' du clavier de Solo et Douçaine 16' de Pédale -, cette dernière solution est
retenue. En effet, il eût été malheureux de se passer des magnifiques possibilités que
possède cet instrument pour revenir à une conception entièrement classique, certes,
mais limitée.
L'orgue, toujours avec Kuhn comme maître d'oeuvre, a donc retrouvé sa transmission
mécanique. Le nombre de jeux reste identique à ce qu'il était avant restauration, mais
avec une redistribution sur cinq plans manuels au lieu de quatre, et pédalier. Le Positif
de tribune, muet depuis 1865, va de nouveau chanter ainsi que les deux jeux de Scherrer,
Prestant 4' du Positif, en façade, (27 tuyaux de Scherrer, 1 - le 2e ré - de
Walcker, peut-être issu d'un accident de chantier en 1865), et la Montre 8' du
Grand-Orgue (En fait, cette façade présente la particularité d'être composée de 30
tuyaux de 8 pieds, 1 tuyau de 5'1/3, 19 tuyaux de 4' et 11 de 2'2/3). Elle s'intègre au
buffet avec des surlongueurs et présente à l'arrière des fenêtres, d'importantes
découpes ménagées dans la partie supérieure des tuyaux. Grâce à l'importante
restauration faite en 1981 par la manufacture Bernard Aubertin sur les orgues Scherrer de
l'Abbaye de Saint-Antoine, en Isère, qui contenaient encore un nombre important de tuyaux
d'époque, les organiers de Kuhn purent restituer le plus fidèlement possible à ces deux
jeux leurs timbres originaux.
La tribune elle-même a retrouvé une esthétique proche de celle du XVIIIe
et contribue à une meilleure propagation du son dans l'église en mettant en valeur la
magnificence de cet orgue, exemple à peu près unique en Suisse d'une grande synthèse
symphonique française. Notons enfin que les vitraux du choeur, des façades sud et ouest
ont connu une isolation phonique et thermique (triple vitrage) réduisant de façon non
négligeable le bruit provenant de la circulation sur la place.
Les organistes
| Siméon Doy, 1777-1801 |
Louis-Daniel Delessert, 1859-1859 |
| Jean-Paul Bujard, 1801-1801 |
Carl (Ch.-Auguste) Laué, 1859-1860 |
| Louise Doy, 1801-1812 |
François Hoffmann, 1861-1865 |
| Louis-Ami Prévost, 1813-1832 |
Charles Blanchet, 1865-1897 |
| Jean-Melchior Hophan, 1832-1832 |
Alexandre Denéréaz, 1897-1947 |
| Fanny Hoffmann, 1832-1843 |
Georges Cramer, 1947-1974 |
| Charles-Auguste Thième, 1843-1843 |
Jean-François Vaucher, 1975 |
| Emilie Gonthier, 1843-1859 |
|
Le premier titulaire, le Sieur Siméon Doy, de Ballaigues, est désigné en qualité
d'organiste par le Conseil dans sa séance du 1er juillet 1777 pour le terme d'une
année par essay, sous réserve qu'il voulut bien donner des leçons de musique à
ceux qui en désireraient. Maître à danser avant d'être organiste, Siméon Doy conserva
certains attraits pour la musique légère, dont il fit d'ailleurs usage aux claviers de
son orgue. Il s'en fit blâmer par le Conseil en 1789: Nous avons trouvé que le sieur
Doy ne devoit donner à l'issue des actions que des morceaux de musique d'église, et
qu'il devoit s'abstenir à l'avenir de tous autres airs. Sa fille Jeanne-Louise Doy,
qui allait lui succéder jusqu'en 1812, avait hérité le même penchant. La municipalité
dut la mettre en garde et l'inviter à s'abstenir "de toucher pour préludes et
sorties du temple des airs qui ne sont pas suffisamment convenables au lieu et au
tems".
Jean-Paul Bujard fit un passage éclair à la tribune de Saint-François en 1801. En
fait organiste de Saint-Laurent de 1791 à 1818, il termina sa carrière comme organiste
titulaire de la Cathédrale, jusqu'en 1840.
Louis-Ami (ou Louis-Amédée) Prévost, né à Genève en 1763, artiste musicien,
séjourna à Lausanne de 1793 à 1832. Dès cette date, la maladie le poussa à s'établir
à Genève. Il fut organiste à Vevey de 1800 à 1805 et à Saint-François de 1812 à
1832.
Passage éclair d'un nommé Jean-Melchior Hophan en 1832. Dans le courant de cette
même année, la fille aînée de Jean-Georg Hoffmann, musicien de renom, Fanny, est
appelée à tenir les claviers de notre orgue: elle a 18 ans. Egalement pianiste et
harpiste de talent, elle épouse le violoncelliste virtuose Charles-Guillaume Schriwaneck,
lequel jouait également avec talent du piano et de l'orgue. Il fut titulaire de la
cathédrale de 1840 à 1867. A l'âge de 29 ans, Fanny abandonne les claviers de
Saint-François à son remplaçant, Charles-Auguste Thième à qui succède cette même
année 1843 Emilie Gonthier, jusqu'en 1859.
Se suivent ensuite Louis-Daniel Delessert (1859), Carl Laué (1859-1860) et François
Hoffmann (1861-1865) qui ne semblent pas avoir laissé grand chose à la
postérité.
Renouveau musical
Il faut attendre 1865 pour que la tribune retrouve une véritable vie musicale avec la
nomination de Charles Blanchet. Nombre de musiciens de renom seront formés à son école,
notamment son fils, Emile-R. qui succéda à G.-A. Koëlla à la tête du Conservatoire de
Lausanne, Albert Harnisch, organiste de la Cathédrale jusqu'en 1929, ou encore Jules
Nicati qui enseigna au Conservatoire de 1903 à 1929 et en fut le directeur de 1908 à
1920, succédant à Emile Blanchet. On lui doit un certain nombre de pages pour orgue,
dont notamment certains orages dont il était devenu le chantre par des
explications très précises pour l'orgue de Saint-François: dans cette voie, sa
Fantaisie pastorale obtint les faveurs du public puisqu'il la joua au moins dix fois entre
1867 et 1888!
Après avoir fait ses études à Dresde, Alexandre Denéréaz est nommé en 1896, dans
sa ville natale, organiste de Saint-François et professeur au Conservatoire, et dirige
différentes sociétés chorales. Privat-docent à l'Université de Lausanne à partir de
1918, il publie Les Harmonies du monde (Lausanne 1918), L'évolution de l'art musical
depuis ses origines jusqu'à l'époque moderne (Lausanne 1919), La musique et la vie
intérieure (en collaboration avec L. Bourguès, Paris 1920), Rythmes humains et rythmes
cosmiques (éd. 1931), Cours d'harmonie (Foetisch, Paris-Lausanne 1937). Il laisse
également de nombreuses oeuvres vocales et instrumentales. Pendant 52 ans, il animera ce
poste de la manière la plus brillante: outre les services paroissiaux, il y organise de
grands concerts qui attirent l'élite musicale de l'époque: Joachim, Casals, Sarasate,
Ysaye, Thibaud... Il dirige le choeur Sainte-Cécile avec lequel il produit les grands
oratorios; il participe à la vie de la Société cantonale des Chanteurs vaudois. En
1899-1900, il est l'un des membres fondateurs de l'Association des Musiciens Suisses. En
1903, il signe la cantate composée pour le Centenaire de l'Indépendance vaudoise. La
même année, il écrit la musique de La Dîme, sur un texte de René Morax, dont le
succès est à l'origine de la création du Théâtre du Jorat. Dès 1920, Ernest Ansermet
dirige régulièrement ses oeuvres symphoniques avec l'Orchestre de la Suisse Romande. De
nombreux jeunes musiciens bénéficient de son enseignement brillant au Conservatoire où
il enseigne l'harmonie, la composition, le choral, la fugue, l'analyse des formes et
l'orgue.
Intelligence de la musique d'abord, et intelligence plus particulière de l'orgue
définissent Georges Cramer. Il fait ses débuts d'organiste à l'Eglise anglaise puis à
Saint-Jean. Ses faibles revenus d'alors l'amènent parallèlement à tenir l'orgue de
cinéma du Capitole. Elève de Montillet, auprès duquel il obtient le diplôme de
capacité professionnelle à Genève en 1937, et deux ans plus tard, le prix de
virtuosité, ne chuchote-t-on pas qu'il est le digne dépositaire d'un enseignement de
l'orgue rénové, revenu à la simplicité, débarrassé du romantisme décadent?
L'intelligence de la musique se manifeste en effet par la clarté du jeu polyphonique et
par un toucher qui rompt avec la tradition du legato absolu cher à l'enseignement de
Dupré. On lui doit également la création et direction du cercle d'études musicales Le
Prestant. Sa carrière se partage entre l'enseignement au Conservatoire, les services
paroissiaux et concerts, et le poste d'expert, pour la Suisse romande, attaché à la
maison Kuhn. Il est l'artisan de la restauration de nombreux instruments, toujours dans
une tendance de restitution d'un certain classicisme, prélude à un mouvement qui n'a,
depuis, cessé de s'épanouir.
Né à Berne, Jean-François Vaucher entreprend, à l'âge de 11 ans, des
études de piano auprès de François Riat. Installé à Vevey avec sa famille dès 1962,
il suit à l'orgue l'enseignement de François Demierre et entre en classe professionnelle
au Conservatoire de Genève en 1970, dans la classe de Pierre Segond. L'année suivante,
il succède à Bernard Reichel au temple des Eaux-Vives. Après un éblouissant Premier
Prix de Virtuosité en 1975, il est nommé titulaire des orgues de Saint-François,
succédant à Georges Cramer dont l'âge de la retraite vient de sonner. Sa carrière de
concertiste l'a amené dans de nombreux pays européens et notamment à la tribune de
Notre-Dame de Paris. A ses dons de musiciens, Jean-François Vaucher joint ceux de
pédagogue. Il enseigne au Conservatoire et régulièrement lors de l'Académie de l'orgue
de Saint-Dié, dans les Vosges.
Des musiciens de passage
Nombre d'organistes de talents apprécièrent les qualités de l'orgue de
Saint-François. Le 2 février 1904, Gabriel Fauré accompagne à l'orgue la création
suisse de son Requiem, préparé et dirigé par Charles Troyon, fondateur du Choeur mixte
de Lausanne, avec l'Orchestre symphonique de Lausanne.
Louis Vierne séjourne à Lausanne de longs mois de juillet 1916 à septembre 1918 pour
recevoir les soins du Dr Samuel Eperon, ophtalmologue. Pendant son séjour, il donne une
douzaine de concerts à Saint-Jean, à la Maison du Peuple, à Saint-François, au
Conservatoire et à Vevey. Il avait inauguré l'orgue de Chexbres en 1905 et redonné un
récital en 1908. Il joue l'orgue de Saint-François en 1921 et 1928 dans des programmes
où il présente des oeuvres de Bach, Franck, Widor et ses propres compositions. Albert
Schweitzer et André Marchal touchèrent aussi cet instrument. Dupré, le 16 février
1939, y laisse un souvenir mémorable dans un programme où il interprète le Prélude et
Fugue en la mineur de J.-S. Bach, les Variations de la 5e Symphonie de Widor, la Pastorale
de Franck, la Fantaisie en fa mineur KV 608 de Mozart, son Prélude et Fugue en la bémol
et conclut en apothéose par une improvisation sur un thème d'Alexandre Denéréaz. Le
public est très clairsemé - comme il se doit - mais ce concert impressionne tellement le
critique musical Henri Jaton, qu'il lui consacre près de trois colonnes dans l'édition
du 21 février de la Tribune de Lausanne.
Depuis les festivités qui marquèrent le bicentenaire de l'instrument, et sous
l'égide de son titulaire Jean-François Vaucher, de grands noms de l'orgue se sont
succédés à la tribune de Saint-François. Citons pour mémoire Marie-Claire Alain, Jean
Boyer, André Fleury, Rudolph Meyer, Louis Robilliard, ainsi que la création mondiale de
poèmes symphoniques de Liszt dans une réalisation pour piano et orgue par Christian
Favre et Jean-François Vaucher, d'après les éditions pour deux pianos de Liszt
lui-même.
Le Festival d'inauguration, qui s'est tenu du 12 septembre au 26 octobre 1995, a vu se
succéder à la console de Saint-François, une pléiade d'organistes de talents et de
renommée internationale : Thierry Escaich, Philippe Lefèbvre, Louis Thiry, Rudolf Meyer,
Jean Boyer, Daniel Roth, Louis Robilliard, François Henri Houbart, Peter Planyavsky,
Ludger Lohmann.
Dès la fin du cycle d'inauguration, des récitals sont régulièrement organisés
chaque deuxième mardi du mois : d'autres noms célèbres se sont depuis succédés :
Jean-Pierre Leguay, Freddy Eichelberger, Roberto Bertero, Jean-Christophe Geiser, Guy
Bovet, Jerzy Dziubinski, François Delor, etc.
Sources:
La Musique dans le Pays de Vaud, Jacques Burdet, Payot 1963, 1971,
1983
Saint-François, Sept siècles d'histoire au coeur de Lausanne,
Huguette Chausson, Ed. du Griffon, 1970
Archives Ville de Lausanne
Archives musicales, Bibliothèque Cantonale Universitaire, Lausanne
La Tribune de l'Orgue, Lausanne
Archives Th. Kuhn, Männedorf
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